Bundesgericht Tribunal fédéral Tribunale federale Tribunal federal {T 0/2} 8C_622/2015 Arręt du 25 aoűt 2016 Ire Cour de droit social Composition MM. les Juges fédéraux Maillard, Président, Frésard et Wirthlin. Greffičre : Mme von Zwehl. Participants ŕ la procédure Caisse nationale suisse d'assurance en cas d'accidents, Fluhmattstrasse 1, 6004 Lucerne, recourante, contre A.________, représentée par Me Fidčle Joye, avocat, Etude Stauffer & Associés, intimée. Objet Assurance-accidents (affection psychique; causalité), recours contre le jugement de la Cour de justice de la République et canton de Genčve, Chambre des assurances sociales, du 25 juin 2015. Faits : A. Le 17 novembre 2006, A.________ a été renversée par une moto alors qu'elle traversait un passage piétons. Il en est résulté un polytraumatisme sous la forme d'un traumatisme crânio-cérébral (TCC), de multiples fractures (fracture frontale gauche et fracture du rocher droit, fracture du cotyle droit et de l'aile iliaque droite, fracture du cubitus ŕ droite, fracture de la branche ischio-pubienne, fractures des côtes ŕ droite), d'une surdité mixte de l'oreille droite ainsi que d'une plaie de la cuisse droite (décollement de type Morel-Lavallée). A l'époque de l'accident, A.________ était inscrite au chômage et, ŕ ce titre, assurée obligatoirement contre le risque d'accidents ŕ la Caisse nationale suisse d'assurance en cas d'accidents (CNA), qui a pris en charge le cas. L'assurée a été hospitalisée du 17 au 30 novembre 2006 au département de chirurgie de l'hôpital B.________, oů les médecins ont procédé ŕ deux ostéosynthčses (bassin et poignet) ainsi qu'ŕ la fermeture de la plaie ŕ la cuisse droite. A.________ a ensuite été transférée ŕ la Clinique C.________ pour sa rééducation. Hormis la période du 2 au 12 décembre 2006, oů elle a dű ętre réadmise au département de chirurgie de l'hôpital B.________ en raison de troubles intestinaux aigus (diverticulite sigmoďdienne non perforée), elle y a séjourné jusqu'au 3 février 2007, date de son retour ŕ son domicile. Durant son hospitalisation, l'assurée a développé une anxiété qui a donné lieu ŕ un traitement médicamenteux puis, par la suite, ŕ un suivi psychiatrique régulier auprčs du docteur D.________ (rapport du 6 septembre 2007). Sur le plan ostéoarticulaire, l'évolution a été lentement favorable (voir les rapports du docteur E.________, médecin d'arrondissement de la CNA, des 30 avril, 12 juillet et 31 octobre 2007). Pour ses troubles de l'audition, l'assurée a été adressée au docteur F.________, qui a fait état d'une surdité sévčre ŕ droite due ŕ l'accident et posé l'indication de prothčses intra-auriculaires de niveau 4. Par ailleurs, A.________ a développé des troubles mnésiques et attentionnels pour lesquels elle a été prise en charge par G.________, psychologue et neuropsychologue (rapports des 17 septembre 2007 et 8 décembre 2008). En mai 2009, le docteur E.________ a procédé ŕ un examen final de l'assurée sur le plan locomoteur. Il a conclu que la situation était stabilisée. En aoűt 2009, le docteur H.________, neurologue et psychiatre rattaché ŕ la division de la médecine des assurances de la CNA, s'est prononcé sur le plan neurologique. Par ailleurs, une expertise psychiatrique a été confiée au docteur I.________, médecin psychiatre externe ŕ la CNA (rapport du 1er novembre 2010 complété, sur demande de l'assureur-accidents, le 9 janvier 2011 [recte: 2012]). Aprčs avoir posé les diagnostics de stress post-traumatique en rémission, de trouble anxieux et dépressif mixte, et de majoration de symptômes physiques pour des raisons psychologiques, le docteur I.________ a considéré que les troubles résiduels d'ordre psychique entraînaient une diminution des performances de l'assurée de 20 % au maximum selon les exigences du poste travail. Se fondant sur ces rapports médicaux, la CNA a informé l'assurée, par lettre du 10 mai 2012 qu'elle allait mettre fin, avec effet au 1er juillet suivant, ŕ la prise en charge du traitement médical et au versement de l'indemnité journaličre. Par décision du 3 juillet 2013, confirmée sur opposition le 14 décembre 2012, la CNA a alloué ŕ l'assurée une indemnité pour atteinte ŕ l'intégrité d'un taux de 25 % (2,5 % pour les séquelles au poignet; 7,5 % pour les séquelles ŕ la hanche; 15 % pour la diminution de l'audition ŕ l'oreille droite). Elle lui a refusé l'octroi d'une rente d'invalidité. B. Saisie d'un recours contre la décision sur opposition de la CNA, la Chambre des assurances sociales de la Cour de Justice du Tribunal de la République et canton de Genčve l'a partiellement admis en ce sens que l'assurée a droit ŕ une rente d'invalidité de 20 %. Elle l'a rejeté pour le surplus, tout en renvoyant la cause ŕ la CNA pour calcul des prestations dues (jugement du 25 juin 2015). C. La CNA interjette un recours en matičre de droit public contre ce jugement dont elle requiert l'annulation. Elle demande la confirmation de sa décision sur opposition dans laquelle elle a nié le droit de l'assurée ŕ une rente d'invalidité. A.________ conclut au rejet du recours. De son côté, l'Office fédéral de la santé publique a renoncé ŕ se déterminer. Considérant en droit : 1. Le jugement attaqué doit ętre considéré comme une décision finale au sens de l'art. 90 LTF. En effet, bien que la juridiction cantonale renvoie la cause ŕ la CNA pour calcul des prestations dues, ce renvoi ne laisse aucune marge de manoeuvre ŕ l'assureur-accidents qui doit allouer ŕ l'assurée une rente LAA en fonction du degré d'invalidité reconnu par les juges cantonaux (cf. ATF 134 II 124 consid. 1.3 p. 127 s.). 2. Le litige porte sur le point de savoir si la CNA était fondée ŕ refuser ŕ l'assurée le droit ŕ une rente d'invalidité. S'agissant d'une procédure concernant l'octroi ou le refus d'une prestation en espčces de l'assurance-accidents, le Tribunal fédéral n'est pas lié par les faits établis par la juridiction précédente (art. 105 al. 3 LTF). 3. 3.1. Si l'assuré est invalide (art. 8 LPGA; RS 830.1) ŕ 10 % au moins par suite d'un accident, il a droit ŕ une rente d'invalidité (art. 18 al. 1 LAA). Pour évaluer le taux d'invalidité, le revenu que l'assuré aurait pu obtenir s'il n'était pas invalide est comparé avec celui qu'il pourrait obtenir en exerçant l'activité qui peut raisonnablement ętre exigée de lui aprčs les traitements et les mesures de réadaptation, sur un marché du travail équilibré (art. 16 LPGA). 3.2. Le droit ŕ des prestations de l'assurance-accidents (telles qu'une rente d'invalidité) suppose d'abord un lien de causalité naturelle et adéquate entre l'événement dommageable de caractčre accidentel et l'atteinte ŕ la santé (sur ces notions, voir ATF 129 V 177 consid. 3.1 et 3.2 p. 181). 3.3. En présence d'une affection psychique additionnelle ŕ une atteinte ŕ la santé physique, la jurisprudence a dégagé des critčres objectifs qui permettent de juger du caractčre adéquat de troubles psychiques consécutifs ŕ un accident, la causalité ne pouvant ętre admise que si l'accident revęt une importance déterminante dans la survenance d'une incapacité de travail due ŕ l'atteinte psychique (cf. JEAN-MAURICE FRÉSARD/MARGIT MOSER-SZELESS, L'assurance-accidents obligatoire, in: Schweizerisches Bundesverwaltungsrecht [SBVR], 3čme éd., 2016, no 121). C'est ainsi que la jurisprudence a tout d'abord classé les accidents en trois catégories, en fonction de leur déroulement: les accidents insignifiants, ou de peu de gravité; les accidents de gravité moyenne et les accidents graves. Pour procéder ŕ cette classification, il convient non pas de s'attacher ŕ la maničre dont l'assuré a ressenti et assumé le choc traumatique, mais bien plutôt de se fonder, d'un point de vue objectif, sur l'événement accidentel lui-męme. Sont déterminantes pour apprécier le degré de gravité d'un accident les forces générées par l'accident et non pas les conséquences qui en résultent. La gravité des lésions subies - qui constitue l'un des critčres objectifs pour juger du caractčre adéquat du lien de causalité - ne doit ętre prise en considération ŕ ce stade de l'examen que dans la mesure oů elle donne une indication sur les forces en jeu lors de l'accident (arręts 8C_398/2012 du 6 novembre 2012 consid. 5.2 in SVR 2013 UV n° 3 p. 8 et 8C_435/2011 du 13 février 2012 consid. 4.2 in SVR 2012 UV n° 23 p. 84). En cas d'accident de gravité moyenne, il faut prendre en considération un certain nombre de critčres déterminants (sur ces critčres, voir ATF 115 V 133 consid. 6c/aa p. 140; 403 consid. 5c/aa p. 409). Il n'est pas nécessaire que soient réunis dans chaque cas tous ces critčres. Suivant les circonstances, un seul d'entre eux peut ętre suffisant pour faire admettre l'existence d'une relation de causalité adéquate. Il en est ainsi lorsque l'accident considéré apparaît comme l'un des plus graves de la catégorie intermédiaire, ŕ la limite de la catégorie des accidents graves, ou encore lorsque le critčre pris en considération s'est manifesté de maničre particuličrement importante (ATF 115 V 133 consid. 6 c/bb p. 140; 403 consid. 5 c/bb p. 409). 4. La CNA fait grief aux juges cantonaux d'avoir violé le droit en omettant d'examiner la question du lien de causalité adéquate entre les troubles psychiques de l'assurée et l'accident avant d'admettre que ces troubles entraînaient une incapacité de travail, respectivement de gain, de 20 % pour laquelle sa responsabilité était engagée. En l'occurrence, l'existence d'un tel lien de causalité ne pouvait ętre admis. L'événement du 17 novembre 2006 devait ętre qualifié d'accident de gravité moyenne stricto sensu. En outre, aucun des critčres déterminants consacrés par la jurisprudence n'étaient remplis dans le cas d'espčce. En particulier, il ressortait des rapports du docteur E.________ qu'une année environ aprčs l'accident, une reprise du travail aurait été envisageable en considérant uniquement les fractures et contusions subies, de sorte que la durée de l'incapacité de travail liée aux seules lésions physiques n'apparaissait pas particuličrement longue. Il fallait également nier les critčres relatifs aux circonstances particuličrement dramatiques ou impressionnantes de l'accident, ŕ la gravité ou ŕ la nature particuličre des lésions physiques, ŕ une erreur dans le traitement médical entraînant une aggravation notable des séquelles de l'accident, ou encore ŕ des complications importantes. Il en allait de męme de celui des douleurs persistantes. Par surabondance, la CNA reproche aux juges cantonaux d'avoir mal apprécié l'expertise du docteur I.________. Ce médecin avait estimé que la symptomatologie anxio-dépressive présentée par l'assurée n'avait qu'une répercussion minime sur sa capacité de travail, occasionnant tout au plus un déficit de performance de 20 %, et précisé que cette perte de rendement tendrait pratiquement vers 0 % dans une activité structurée, calme et routiničre. Il n'y avait, en tout état de cause, pas lieu d'allouer une rente ŕ l'assurée puisque celle-ci devait ętre considérée comme étant apte ŕ reprendre l'activité qu'elle avait exercée avant son chômage, ŕ savoir celle de conseillčre en formation et en carričre professionnelle, qui restait adaptée, sans perte de gain. La recourante s'est référée ŕ cet égard ŕ l'appréciation de la doctoresse J.________, de sa division de médecine des accidents, du 4 avril 2012. 5. 5.1. Sur ce dernier point, l'opinion de la recourante ne peut ętre partagée. Certes, le docteur I.________ a clairement spécifié, dans son rapport complémentaire du 9 janvier 2011, que l'ampleur de la diminution de rendement (au maximum 20 %) dépendait du type d'activité envisagé. Dans ce contexte, il a souligné que plus le profil du poste entrant en considération était exigeant et complexe plus cette diminution serait importante. Or si l'on se réfčre ŕ la description du cahier des charges de l'activité de conseillčre donnée par le dernier employeur de l'intimée (voir le certificat de travail de K.________), on ne saurait qualifier cette activité comme peu exigeante et routiničre. Les tâches principales de l'intimée consistaient ŕ s'entretenir et conseiller les personnes en réinsertion, seconder les formateurs et développer un systčme pour coordonner la production des travaux pratiques, ce qui nécessite assurément une capacité d'attention et une tolérance au stress certaines. A cet égard, l'avis contraire de la doctoresse J.________ ne convainc pas. Aussi, la CNA ne pouvait-elle fonder sa décision de refus de rente sur l'absence d'une perte de gain dans l'ancienne activité. Sur la base des considérations de l'expert, c'est ŕ juste titre que les juges cantonaux ont retenu que l'intimée subirait, dans cette activité, une diminution de rendement de 20 % résultant de ses troubles psychiques. 5.2. Cela étant, la recourante a raison lorsqu'elle fait valoir que la cour cantonale aurait dű au préalable se prononcer sur le caractčre adéquat des troubles psychiques dont souffre l'assurée (l'existence d'un lien de causalité naturelle ne prętant pas ŕ discussion). En l'état de dossier, la réponse ŕ cette question dans le sens soutenu par la recourante n'apparaît cependant pas aussi claire qu'elle le prétend. S'agissant du déroulement de l'accident du 17 novembre 2006, on sait que l'intimée a été renversée par une moto au moment de traverser un passage piéton. Il n'y a toutefois aucune information sur la vitesse ŕ laquelle la moto a heurté l'assurée ni sur les dimensions de celle-ci. On ignore également si le conducteur responsable de l'accident a effectué un freinage. Il semble qu'un rapport de police ait été établi, mais ce document ne se trouve pas au dossier. Selon les dires de l'assurée, celle-ci aurait été projetée ŕ douze mčtres avant de retomber violemment sur l'asphalte. Si l'on se réfčre ŕ la casuistique des accidents concernant des personnes renversées ŕ un passage piétons, les cas classés dans la catégorie des accidents de gravité moyenne ont en commun le fait que la collision s'est produite ŕ une vitesse plutôt modérée (voir par exemple les arręts 8C_236/2016 du 11 aoűt 2016 et 8C_816/2012 du 4 septembre 2013). En revanche, l'accident subi par une assurée, fauchée par une voiture qui n'a pratiquement pas freiné et projetée en l'air ŕ prčs de 15 mčtres, a été rangé ŕ la limite supérieure des accidents de gravité moyenne (arręt U 214/04 du 15 mars 2005). En l'espčce, ŕ défaut d'une indication autre que les lésions subies - qui consistent tout de męme en un polytraumatisme important - pour déterminer la gravité de l'accident assuré, on peut hésiter ŕ classer cet événement dans la catégorie des accidents de gravité moyenne ou ŕ la limite de celle des accidents graves. A cela s'ajoute qu'on ne peut pas non plus considérer que le présent cas ne réunit d'emblée aucun des critčres déterminants dans l'examen de la causalité adéquate. En particulier, on ne saurait retenir que l'assurée avait recouvré, sur le plan somatique, une capacité de travail aprčs une année. Les pičces médicales citées par la recourante ŕ cet égard ne permettent pas de tirer une telle conclusion. Certes, dans son rapport du 31 octobre 2007, le docteur E.________ a fait état "d'une évolution plutôt favorable" des atteintes de l'appareil locomoteur. Outre le fait que cette observation ne dit encore rien sur la capacité de travail de l'intimée, ce médecin a clairement indiqué que la situation n'était pas stabilisée, cette constatation ne pouvant se comprendre seulement comme une référence ŕ l'état psychique de l'assurée vu tous les autres points abordés dans le rapport (suites du TCC, troubles de l'audition, compte-rendu de l'atelier de réadaptation professionnelle dont il ressortait que, prises dans leur globalité, les séquelles de l'assurée étaient encore trop limitatives pour conclure ŕ une capacité de travail dans le marché primaire). On relčvera que c'est ŕ l'issue de son examen final du 14 mai 2009, que le docteur E.________ a conclu ŕ une stabilisation de la situation sur plan orthopédique et ŕ l'absence d'une incapacité de travail sous cet angle. Quant ŕ son confrčre neurologue, le docteur H.________, il a exclu une atteinte importante de nature neurologique et neuropsychologique imputable ŕ l'accident qu'ŕ partir du début de l'année 2009 (au plus tard). C'est dire qu'on ne saurait confirmer le point de vue de la recourante sans procéder ŕ un examen plus approfondi des critčres jurisprudentiels applicables. Dčs lors qu'il manque des éléments essentiels au dossier, et compte tenu aussi du fait qu'il n'incombe pas au Tribunal fédéral de se prononcer pour la premičre fois sur l'existence ou non d'un lien de causalité adéquate entre les troubles psychiques et l'accident ni d'instruire plus avant les faits, il convient de renvoyer la cause au tribunal cantonal afin qu'il examine cette question en procédant aux mesures d'instruction nécessaires ŕ cette fin. 5.3. Le recours doit ętre admis dans ce sens. 6. L'intimée, qui succombe, supportera les frais judiciaires (art. 66 al. 1 LTF). Par ces motifs, le Tribunal fédéral prononce : 1. Le recours est partiellement admis. L'arręt attaqué est annulé et la cause est renvoyée ŕ la Chambre des assurances sociales de la Cour de justice de la République et canton de Genčve pour nouvelle décision. Pour le surplus, le recours est rejeté. 2. Les frais judiciaires, arrętés ŕ 800 fr., sont mis ŕ la charge de l'intimée. 3. Le présent arręt est communiqué aux parties, ŕ la Cour de justice de la République et canton de Genčve, Chambre des assurances sociales, et ŕ l'Office fédéral de la santé publique. Lucerne, le 25 aoűt 2016 Au nom de la Ire Cour de droit social du Tribunal fédéral suisse Le Président : Maillard La Greffičre : von Zwehl