Publié le 26 mai 2026
PREMIÈRE SECTION
Requête no 3347/25
Anita DE LUCA contre l’Italie
et 5 autres requêtes
(voir liste en annexe)
communiquées le 5 mai 2026
OBJET DE L’AFFAIRE
Les requêtes concernent l’inexécution de décisions de justice internes ordonnant aux autorités de l’État de verser des sommes d’argent. En particulier, les trois premières requêtes (nos 3347/25, 31389/25 et 39498/25) portent sur les effets de la règlementation applicable aux collectivités locales en difficulté financière et l’impossibilité d’exécuter lesdites décisions internes pour recouvrer des sommes dues par des municipalités en état d’insolvabilité ; les autres requêtes portent sur l’inexécution de décisions de justice internes prises à l’encontre d’une société (requête no 26322/23) et de consortiums (requêtes nos 37201/25 et 37532/25) constitués par des collectivités locales et devenus insolvables. Sont en cause les articles 6 § 1 de la Convention et 1 du Protocole no 1.
QUESTIONS AUX PARTIES
1. Compte tenu de la jurisprudence de la Cour en matière de non‑exécution des décisions de justice internes (voir, parmi beaucoup d’autres, Metaxas c. Grèce, no 8415/02, § 19, 27 mai 2004, Bourdov c. Russie (no2), no 33509/04, §§ 68-70, CEDH 2009, Kunić et autres c. Bosnie‑Herzégovine, nos 68955/12 et 15 autres, §§ 26‑27, 14 novembre 2017) et en particulier des principes relatifs à l’obligation des États contractants d’assurer que chaque droit revendiqué trouve sa réalisation effective (voir, parmi d’autres, Bozza c. Italie, no 17739/09, §§ 43‑46, 14 septembre 2017, avec la jurisprudence citée ; Sharxhi et autres c. Albanie, no 10613/16, § 93, 11 janvier 2018), la charge (l’onere) prévue par l’ordre juridique interne d’instaurer une procédure d’exécution devant le juge ordinaire (processo di esecuzione) ou le juge administratif (giudizio di ottemperanza), à la suite de la défaillance de l’entité publique débitrice de mettre en œuvre la décision de justice définitive, s’analyse-t-elle en une atteinte au droit des requérants à un tribunal sous l’angle de l’obligation de l’État de se conformer à une décision judiciaire exécutoire tel que garanti par l’article 6 § 1 de la Convention et au droit au respect des biens prévu par l’article 1 du Protocole no1 ?
Les parties sont invitées à indiquer à la Cour les typologies de jugements, d’ordonnances et de titres de paiement de nature judiciaire et extrajudiciaire qui ne peuvent plus faire l’objet d’une contestation de la part de l’administration publique, précisant ceux qui constituent des titres exécutoires selon le droit interne (voir, parmi beaucoup d’autres, Diaco et Lenchi c. Italie, nos 15587/10 et 2 autres, §§ 5, 18-19, 11 décembre 2025).
2. En ce qui concerne les municipalités en état d’insolvabilité (voir les requêtes nos3347/25, 31389/25 et 39498/25 dans le tableau en annexe), l’impossibilité d’obtenir l’exécution des décisions de justice internes, à la suite de l’application des dispositions pertinentes du décret législatif no 267 du 18 août 2000 (ci-après le « TUEL »), s’analyse-t-elle en une violation du droit à un tribunal au sens de l’article 6 § 1 de la Convention ainsi que du droit au respect des biens prévus par l’article 1 du Protocole no 1 (De Luca c. Italie, no 43870/04, 24 septembre 2013, et Pennino c. Italie, no 43892/04, 24 septembre 2013) ?
Afin de lui permettre de répondre à la question de savoir si l’ingérence dénoncée poursuivait un but légitime et s’il existait un rapport raisonnable de proportionnalité entre les moyens employés et le but visé (voir, parmi beaucoup d’autres, Paroisse gréco‑catholique Lupeni et autres c. Roumanie [GC], no 76943/11, § 89, 29 novembre 2016, De Trana c. Italie, no 64215/01, § 37, 16 octobre 2007), la Cour invite les parties à développer en particulier leurs observations sur les éléments suivants :
les typologies de titres de crédit ou de paiement pouvant être insérés dans la gestion budgétaire de la municipalité en « pre-dissesto » ou dans le bilan géré par l’OSL dans le cadre de la procédure d’insolvabilité (« dissesto ») ;
les effets de la procédure de « pre-dissesto » ou de « dissesto » sur les droits des intéressés ;
les délais applicables respectivement à la procédure de « pre‑dissesto » et de « dissesto » ;
les effets de l’article 248, alinéa 4, du TUEL relatifs à la suspension de la réévaluation et des intérêts des créances insérées dans la procédure d’insolvabilité (voir, entre autres, les arrêts de la Cour constitutionnelle no 219 du 24 octobre 2022 et no 269 du 17 juillet 1998) ;
les données statistiques sur la durée des procédures de « pre‑dissesto » et de « dissesto » terminées ou en cours dans les municipalités concernées ;
les recours dont disposent les intéressés pour solliciter l’activité ou contester un acte de la commission extraordinaire de liquidation (organo straordinario di liquidazione) (« l’OSL ») ;
les éléments constitutionnels et institutionnels qui caractérisent l’autonomie financière des collectivités territoriales.
3. En ce qui concerne les décisions condamnant les municipalités, la société et les consortiums constitués par des collectivités locales à l’exécution d’une obligation de paiement (voir dans le tableau en annexe), l’État était-il tenu d’assurer par des moyens appropriés l’exécution des décisions de justice internes, en procédant directement au paiement des sommes dues à la suite du manquement des entités débitrices (voir, Ventorino c. Italie, no 357/07, § 27, 17 mai 2011, avec la jurisprudence citée, et, mutatis mutandis, Arnaboldi c. Italie, no 43422/07, §§ 41-42 et 52, 14 mars 2019) ?
Article 46 - Procédure d’arrêt pilote
4. Les présentes affaires se prêtent-t-elles à l’application de la procédure d’« arrêt pilote » ?
En particulier, les faits de celles-ci, concernant la non-exécution de décisions de justice internes, révèlent-ils l’existence d’un problème « systémique » ou « structurel » ou d’un autre dysfonctionnement de même nature pouvant donner lieu à des requêtes analogues (cf. article 61 § 1 du règlement de la Cour) ?
Dans leurs réponses aux questions qui précèdent, les parties sont invitées à formuler leurs observations à la lumière de la jurisprudence de la Cour, notamment des arrêts rendus dans les affaires Broniowski c. Pologne (fond) [GC] (no 31443/96, §§ 189 et seq., CEDH 2004-V), Hutten-Czapska c. Pologne [GC] (no 35014/97, §§ 231 et seq., CEDH 2006-VIII), Wałęsa c. Pologne (no 50849/21, §§ 319-327, 23 novembre 2023) ; et, pour les affaires d’inexécution des arrêts, Bourdov (no 2) (précité, §§ 134-135) et Yuriy Nikolayevich Ivanov (c. Ukraine, no 40450/04, §§ 78-88, 15 octobre 2009).
Demande de renseignements
Le Gouvernement est invité à fournir les données statistiques nationales actualisées concernant les procédures de « pre-dissesto » et de « dissesto » terminées et en cours, en indiquant notamment les noms et la répartition géographique des municipalités concernées, la durée et le montant de la dette de chaque procédure en cours, les données pertinentes relatives aux procédures d’insolvabilité à répétition (« dissesto a catena ») et les procédures d’exécution clôturées selon la procédure simplifiée prévue à l’article 258 du TUEL.
Il est également invité à fournir les données statistiques nationales concernant les sociétés à participation majoritaire publique et les consortiums en état d’insolvabilité, leurs noms et répartition géographique ainsi que la durée et le montant de la dette objet des procédures en cours.
Enfin, la Cour demande au Gouvernement d’indiquer l’autorité chargée de collecter et contrôler ces données (ministère de l’Économie, Cour des comptes, etc...).
La Cour invite les parties à fournir les rapports et les autres documents pertinents élaborés par la Cour des comptes, par l’Observatoire des finances et de la comptabilité des collectivités locales (l’« Osservatorio sulla finanza e la contabilità degli enti locali », prévu à l’article 154 du TUEL) et par la Commission pour la stabilité financière des collectivités locales (la « Commissione per la stabilità finanziaria degli Enti locali », institué par décret du Président de la République no142 du 8 novembre 2013).
ANNEXE
Liste des requêtes :
No
Numéro
et date d’introduction de la requête
Nom du requérant
et année de naissance/d’enregistrement
Nom
et ville du représentant
Décision de justice interne pertinente
Date de début de l’inexécution
Date de fin de l’inexécution
Délai d’exécution[1]
Injonction des juridictions internes
3347/25
15/01/2025
Anita DE LUCA
1993
Francesco Giuseppe Marino
Catane
Tribunal de Catane, R.G. 19101/2015, 24/05/2022
24/05/2022
en cours
Plus de 3 ans, 10 mois et 6 jours
Municipalité
de Catane
Dédommagement dû en raison d’un accident de la route
31389/25
29/09/2025
Paola GENITO
1968
Giovanni Romano
Bénévent
Tribunal de Bénévent, R.G. 1762/2018, 27/06/2019
Tribunal de Bénévent, R.G. 2586/2017, 05/07/2019
27/06/2019
05/07/2019
en cours
Plus de 6 ans, 9 mois et 4 jours
en cours
Plus de 6 ans, 8 mois et 26 jours
Municipalité
de Bénévent
Paiement des honoraires d’avocat
(avvocato antistatario)
39498/25
4/12/2025
Rosetta PALMIERI
1961
Guido Cammarella
Paola (CS)
Tribunal de Paola,
R.G. 1924/2009,
13/03/2014
13/03/2014
en cours
Plus de 12 ans et 18 jours
Municipalité
de San Lucido (CS)
Paiement des arriérés de salaire
26322/23
14/06/2023
GESENU S.p.A.
Gestione Servizi Nettezza Urbana – società per azioni
1980
Francesco Verri
Crotone
Tribunal de Pérouse,
R.G. 6519/2009
15/06/2017
Cour d’appel de Pérouse,
R.G. 800/2017,
2/08/2019
15/06/2017
en cours
Plus de 8 ans, 9 mois et 16 jours
ATO ME 2 S.p.A.
Dédommagement pour la résolution d’un contrat
37201/25
18/11/2025
Guido CAMMARELLA
1963
Cour de cassation :
R.G. 28327/2022
28/09/2023 ;
R.G. 28456/2022
28/09/2023 ;
R.G. 15459/2022
29/09/2023 ;
R.G. 15466/2022
29/09/2023 ;
R.G. 8929/2022
25/10/2023 ;
R.G. 8948/2022
06/11/2023 ;
R.G. 14884/2022
22/11/2023 ;
R.G. 477/2023
30/01/2024 ;
R.G. 487/2023
30/01/2024 ;
R.G. 29192/2022
30/01/2024
28/09/2023 – 30/01/2024
en cours
Plus de 2 ans, 6 mois et 3 jours
Plus de 2 ans, 6 mois et 2 jours
Plus de 2 ans, 5 mois et 6 jours
Plus de 2 ans, 4 mois et 25 jours
Plus de 2 ans, 4 mois et 9 jours
Plus de 2 ans, 2 mois et 1 jour
Consorzio di Bonifica dei Bacini Meridionali del Cosentino
Paiement des honoraires d’avocat
(avvocato antistatario)
37532/25
20/11/2025
Antonio LORETO
1972
Tribunal de Naples,
R.G. 3135/2015
18/02/2015
Tribunal de Naples,
R.G. 5718/2015
10/03/2015
Tribunal de Santa Maria Capua a Vetere
R.G. 7145/2014
15/09/2014
27/03/2015
17/04/2015
3/10/2018
En cours
Plus de 11 ans et 4 jours
Plus de 10 ans, 11 mois et 14 jours
Plus de 7 années, 5 mois et 28 jours
Consorzio Unico di Bacino delle Province di Napoli e Caserta
Paiement des honoraires d’avocat
(avvocato antistatario)
[1] Calculé au 31 mars 2026.